• La Grèce, pays de symboles…

    La Grèce, pays de symboles…

    Par Patricia

    La Grèce est un pays de symboles, que les touristes traquent à chaque saison à travers ses villes et ses îles. On a assez entendu, ces deux dernières semaines, qu’elle était le symbole de la démocratie, que sa capitale avait vue naître, elle est aussi pour certains le symbole de l’industrie du tourisme balnéaire et/ou culturel, comme pour d’autres celui de l’Eglise orthodoxe … Or, les émeutes qui soulèvent le pays - et sont loin d’être apaisées à quelques jours de Noël - redonnent une grande place à quelques uns de ces symboles.

    Le premier concerné, l’Acropole. C’est sur ce rocher sacré qu’une cinquantaine d’étudiants se sont rassemblés mercredi aux alentours de midi pour y déployer de longues banderoles sur lesquelles ils appelaient tous les Grecs et les Européens (le message était écrit en quatre langues) à manifester le lendemain jeudi (à lire dans To Vima). Presque tous les partis politiques ont semble-t-ils condamné cette action - on n'attaque pas impunément un tel symbole. Pourtant, les individus se sont introduits presque sans heurts sur le site archéologique, aucune casse n’a été constatée à cette occasion mais un formidable espace médiatique leur a été ouvert. Or, voilà ce qui importe pour un mouvement de cette ampleur: contrôler les retombées médiatiques et la perception de l’opinion publique sur les actions menées. Ainsi, un groupe d’activistes s’est attaqué à un symbole du monde moderne et de sa boulimie d’informations: la radio-télévision publique. Le journal Ethnos rapportait mercredi l
     e déroulement de cette prise d’assaut des plateaux de la chaîne publique NET, au moment même où celle-ci diffusait un reportage sur le discours du premier ministre devant son groupe parlementaire. Tout d’abord, malgré un service de sécurité (privé) renforcé, les manifestants sont entrés assez facilement dans le bâtiment, ont occupé des lieux précis selon un plan vraisemblablement bien préparé, et ont brandi sur le plateau des pancartes que les téléspectateurs ont eu tout loisir de lire: « Arrêtez de regarder, sortez dans les rues ! » « Les médias dissimulent la vérité des événements en les sélectionnant. Ils montrent cette émeute comme si c’était un nouveau spectacle que l’on devrait se contenter de regarder jusqu’à l’heure où commence la série suivante. Les médias se transforment chaque jour en un moyen de répression de la pensée libre et créative. Nous devons transformer les lieux publics, les rues, les places, les parcs, les écoles en lieux où chacun peut s’exprimer sans
     médiateur. Nous ne devons pas avoir peur, nous devons éteindre nos téléviseurs, sortir de chez nous, continuer à revendiquer, prendre notre vie en main. Nous dénonçons la violence policière. Nous demandons la libération immédiate des manifestants arrêtés. Au nom de l’émancipation des hommes et de leur liberté. »

    Le même type d’action a été mené vendredi soir sur la Nouvelle scène du Théâtre national d’Athènes (à lire dans To Vima). Un groupe défendant (selon ses propres mots) « la conscience humaine » a interrompu la première représentation de Roberto Zucco de B.-M. Koltès, qui se jouait ce soir-là, pour demander aux spectateurs de « réveilleur leur conscience », et de réfléchir au fait que « la violence de Roberto Zuco, nous la vivons tous les jours, et non seulement lors d’une première théâtrale hypocrite ». Plus globalement, le pays connaît depuis la semaine dernière une vague d’occupations de tous les lieux qui représentent le pouvoir (les mairies, par exemple), l’éducation (écoles, facultés), et, nous venons de le voir, les institutions culturelles. Cela, sans que la police ne puisse empêcher les manifestants d’entrer, ce qui génère de sérieuses querelles au sein du gouvernement entre les partisans de la manière forte qui considèrent que le pouvoir est en train de perdre complèt
     ement le contrôle de la situation, et ceux qui comptent, par cette tactique défensive, pouvoir apaiser les ardeurs manifestantes (à lire dans Ta Nea du 19 décembre).

    Le message des étudiants montés au sommet de l’Acropole portait en caractères majuscules le mot “résistance” qui ne manque pas de faire écho à un deuxième symbole, représentatif de la Grèce moderne et en lutte, Mikis Théodorakis. Le musicien, héroïque résistant des heures les plus sombres de la récente histoire grecque, victime s’il en fut de la répression policière, a publié une chronique dans Ta Nea intitulée “Les flics” dans laquelle il appelle les jeunes insurgés à ne pas généraliser le comportement de quelques individus à qui le port d’armes semble ôter tout sang-froid, et une institution prise dans sa globalité. Si la situation des jeunes est aujourd'hui préoccupante, il ne faut pas selon lui imputer cela à la police. Il compare son époque de lutte à celle d’aujourd’hui et appelle les manifestants à réorienter leur saine colère contre “les véritables responsables et les véritables causes de leur malaise”. Il exprime tout son mépris contre les ‘cagoulés’ puisque, écrit-i
     l, “le véritable révolutionnaire n’a pas peur et n’a pas honte de montrer son visage”. Son message n’est pas un appel au calme, mais un appel à une action réfléchie.

    Mais le climat policier s’est encore tendu cette semaine après qu’un élève a reçu mardi une balle dans la main, tirée par un inconnu dans une foule de jeunes rassemblée devant une école. D’après To Vima, le retard avec lequel la police a informé l’opinion de cette affaire (14 heures après l’incident) est révélateur de dysfonctionnements. Le tireur est encore recherché, et rien ne permet de dire à cette heure qu’il s’agit du tir d’un policier. Ce qui est sûr, c’est que la balle aurait pu tuer le jeune garçon (qui n’a heureusement été qu’assez légèrement blessé, à lire dans Ethnos), et que les tensions entre manifestants et police s’en sont trouvées accrues. Outre les jeunes, ce sont maintenant les gens qui travaillent au centre d’Athènes qui s’en prennent aux forces de sécurité, exaspérés par ces deux semaines d’anarchie et de destruction de leurs magasins (voir Ta Nea). Par contre, selon le même journal, les policiers ont réussi à préserver cette semaine le sapin de Noël de l
     a place Syntagma, enflammé à plusieurs reprises depuis le début des émeutes. Qui a dit que la police ne pouvait pas faire respecter certains symboles ?

    Terminons par un dernier symbole: le tourisme. Fondement de l’économie grecque, il risque d’être touché par la crise financière. Ce qui a poussé le premier ministre Costas Caramanlis à annoncer cette semaine 14 mesures de soutien envers l’industrie du tourisme. Cela semble amuser Dionysis Nasopoulos dans Ta Nea qui ne manque pas de faire remarquer que cette mesure a été annoncée alors que de nouveaux incidents violents (un commissariat de police attaqué par des casseurs, 600 écoles occupées, un grand nombre de bâtiments publics occupés ou fermés, des manifestations chaque jour) agitaient encore le pays. Evidemment, si la situation perdurait, l’état du tourisme s’en ressentirait. À moins qu’un nouveau type de tourisme voie le jour: un tourisme de l’émeute et de la révolution?

    Patricia



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